De marbre devant les injonctions du WWF, impassible face aux bruyantes parades des membres de Greenpeace et ignorant les préconisations de son propre comité d'experts, l'ICCAT (Commission internationale pour la conservation des thonidés de l'Atlantique) s'est prononcée samedi pour une légère diminution des quotas de pêche annuels de thon rouge, ramenés de treize mille cinq cents à douze mille neuf cents tonnes. Un nouvelle déception en cette Année de la Biodiversité qui n'en aura décidément pas manqué.
Les associations de protection de la nature auront bien du mal à trouver les mots pour décrire précisément leur ressenti. Il leur en faudra plus pour se consoler, mais Greenpeace, Sea Shepherd et le WWF n'ont en tout cas rien à se reprocher : ils ont tout de même réussi à sensibiliser la population mondiale au sort d'une espèce qui jusqu'à cette année, malgré la dégradation croissante de l'état de ses stocks, a pâti d'une indifférence médiatique forcément préjudiciable et ont multiplié les initiatives pour tenter de faire réagir ceux qui ont le terrible pouvoir de décider de leur survie.
Que pouvaient-ils faire de plus ? Des actions plus radicales encore n'auraient de toute évidence pas suffi à infléchir le cours des événements, pour la simple et mauvaise raison qu'il est des certitudes inébranlables et des intérêts supérieurs. Ceux des pêcheurs en gros en font manifestement partie.
Deux échecs en huit mois
À Paris, pendant ces dix jours de discussions dont on peut se demander s'ils étaient vraiment nécessaires vu le résultat, ils ont notamment pu compter sur un défenseur zélé : le ministre français l'Agriculture Bruno Le Maire. En voilà un qui, une quinzaine de jours après avoir vanté l'exemplarité halieutique retrouvée de la France après la triste période 1998-2007 , se sera démené pour que les quotas mondiaux demeurent inchangés. À six cents petites tonnes près, il a atteint son but.

Il est également parvenu, même si son rôle n'est certes pas de leur plaire, à se mettre à dos tous les défenseurs de l'environnement, lesquels avaient fini par avoir une toute petite raison de croire à moins de sectarisme après la signature en milieu de semaine du Manifeste pour le Marché du Thon par quarante et une entreprises. Pareille mobilisation industrielle ne s'était encore jamais vue, mais si elle n'est bien sûre pas inutile et constitue un symbole fort l'essentiel était ailleurs : une baisse substantielle des quotas, à défaut de l'abrogation des captures préconisé par les ONG.
Celle-ci n'a donc pas eu lieu, et c'est un deuxième coup très dur pour le thon rouge, huit mois après l'étonnant refus de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage menacées d'extinction) d'inscrire l'espèce à son Annexe I. Et dire qu'on pensait avoir tout vu après ce statu quo décrété au mépris des projections scientifiques…
Au même titre que leurs collègues de la CITES les représentants des quarante-huit pays membres de l'ICCAT n'ont rien voulu savoir et ont démontré un talent certain à se tirer une balle dans le pied. Car un enfant de cinq ans peut très bien comprendre qu'un maintien des quotas à des seuils très supérieurs aux recommandations des spécialistes ne peut qu'accélérer la disparition des thons rouges, issue qui ne satisferait personne.
Comme beaucoup d'autres, le porte-parole d'Europe Écologie-Les Verts Jean-Louis Roumégas craint que leur décision ne soit synonyme d'une « quasi-disparition d'une espèce menacée depuis des années par une pêche industrielle intensive ». « La réunion de l'ICCAT de cette année est clairement un échec avec une diminution purement symbolique des quotas de pêche de thon rouge en Méditerranée alors qu'il aurait été nécessaire de réduire drastiquement les quantités et de réserver celles-ci aux pêcheurs artisanaux », a-t-il ajouté, précisant qu'il s'agissait d'« un triste jour à la fois pour la biodiversité et pour les centaines de pêcheurs artisanaux qui risquent de disparaître ».
« Concrètement personne ne veut rien faire »
Même indignation du côté du Parti socialiste français, pour qui « l'inscription des zones de reproduction du thon rouge dans les réserves et aires marines protégées et l'arrêt de la pêche industrielle que pratiquent les thoniers-senneurs ont été balayées des discussions sans aucun débat », et de l'ONG Oceana, qui a participé au sommet et selon laquelle « il est clair que les pays qui se sont réunis à Paris n'étaient pas disposés à protéger les espèces dont ils sont responsables ».

Quant à l'association Greenpeace, active d'un bout à l'autre du sommet, elle a évoqué dans un communiqué un « résultat déplorable dans la mesure où ce chiffre ne laisse qu'environ 30 % de chance aux stocks de se reconstituer d'ici à 2020 ». Très amer, son directeur de campagnes Océans François Chartier a déploré que « seul prime l'intérêt économique ». « Pour les beaux discours tout le monde est là. Mais concrètement, personne ne veut rien faire », a-t-il résumé. Favorable dans un premier temps à un abaissement des quotas à six mille tonnes, la Commissaire européenne à la Pêche Maria Damanaki a également de quoi être déçue.
La part revenant aux pays de l'Union Européenne (UE) restant sensiblement identique avec environ 56 % des quotas (essentiellement répartis entre la France, l'Espagne et l'Italie), c'est bien là aussi d'immobilisme dont il faut parler. Le Comité national français des Pêches, lui, préfère parler de « raison » et s'est naturellement félicité que les nouveaux chiffres soient « dans la droite ligne de la position française défendue par M. Le Maire ».
Reste que ce dernier n'a pas tout gagné, la Commission ayant repoussé la demande hexagonale d'étaler le remboursement de sa dette pour dépassement de quota en 2007. Aussi la France devra-t-elle déduire mille cinq cents tonnes de son quota national, ce qui laissera aux pêcheurs du pays mille tonnes à se partager, soit moitié moins que l'an passé.
Il en aurait cependant fallu beaucoup plus pour pouvoir se réjouir. Les thons rouges sont plus que jamais menacés d'extinction, et le moins qu'on puisse écrire est que jusqu'ici tout n'a pas été fait pour les sauver. En ce qui concerne le sommet de l'ICCAT il n'y a même jamais eu le moindre commencement de suspense. C'est sans doute cela le pire.
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